Lutte contre l’excision : une Sénégalaise à la recherche du plaisir perdu

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Excisée à la naissance, Fatoumata Tamba lutte contre les mutilations génitales féminines, qui touchent près de 200 millions de femmes dans le monde. Pour cette Sénégalaise, l’abolition de cette pratique ne peut passer que par l’éducation des jeunes. Dans sa consultation de Sédhiou, en Casamance, elle casse les mythes sur la sexualité féminine. 

« Quand tu es excisée, il faut mettre en place des stratégies pour trouver le plaisir ! » Fatoumata Tamba n’est pas revêche à la confidence. Après quelques minutes de conversation, cette Sénégalaise au sourire mutin envoie valser un tas d’idées reçues sur la sexualité et l’excision. Notamment celle qui voudrait que cette mutilation – qui consiste en l’ablation partielle du clitoris, le seul organe entièrement consacré au plaisir – empêcherait celles qui en ont été victimes d’avoir une sexualité épanouie. 
À 37 ans, Fatoumata revendique une sexualité heureuse. Pour autant, ce n’est pas elle qui va défendre cette pratique traditionnelle, dont elle a fait les frais à sa naissance. Elle a même fait la route depuis Sédhiou, ville et district de sa Casamance natale, pour représenter l’Amref, ONG africaine de santé publique, à Paris lors de la Journée internationale de lutte contre les mutilations génitales féminines, le 6 février. Au nom de croyances ancestrales et patriarcales, de conventions culturelles et sociales, ce fléau affecte toujours près de 200 millions de femmes, filles et fillettes dans le monde, selon l’Unicef.

Remise en cause de leur intégrité physique et morale, l’excision entraîne aussi de graves conséquences sanitaires, parmi lesquelles : infections, fuites urinaires, douleurs chroniques, hémorragies, fistules, complication à l’accouchement, etc. Quant au plaisir, certes l’excision ne l’interdit pas – seule la partie « émergée » du clitoris est coupée, le reste de cet organe d’une dizaine de centimètres restant innervé et donc sensible. Mais les rapports restent douloureux pour beaucoup. « Je rencontre des filles qui redoutent  leur nuit de noce ou des femmes mariées qui se refusent à leur mari parce que ça leur fait trop mal », constate Fatoumata. 

« Le plaisir, ça dépend de la manière de faire »

Fatoumata consacre chacune de ses journées, depuis près de 20 ans, à militer pour l’abandon de cette pratique. Elle fait un travail de sensibilisation dans les quartiers de Sédhiou et les villages environnants, dispensant aux jeunes filles et aux garçons une éducation à une sexualité heureuse et respectueuse du droit de chacun(e) à disposer de son corps. « Ce n’est pas facile d’aborder ces questions avec ses parents. Mais les jeunes savent que chez ‘Tata Fatoumata’, on peut tout dire, et surtout, tout demander. » 

Adossée à un lycée de Sédhiou, sa consultation ne désemplit pas. Pour cette ancienne laborantine, ces rendez-vous sont devenus un observatoire des lentes mutations qui s’opèrent dans l’intimité des jeunes Sénégalais. « L’excision fait partie de nos valeurs. Les anciens pensent que si on ne coupe pas les femmes, elles auront trop d’appétit sexuel et iront sans cesse chercher les hommes. C’est considéré comme un rite de purification », explique-t-elle.
Mais pour la nouvelle génération, mieux informée, plus éduquée et biberonnée à Internet, ces mythes ont fait long feu. « Les jeunes filles excisées prennent plus de risques et multiplient les partenaires pour rechercher le plaisir et celui qui saura leur donner », analyse Fatoumata, qui observe une augmentation des grossesses précoces chez les jeunes filles mutilées. 

« Il faut dire que beaucoup d’hommes ne font pas attention au plaisir de leur partenaire ! », ajoute-t-elle. Mais pour les intéressés, Fatoumata a un argument massue pour faire évoluer les mentalités : « J’explique aux jeunes hommes tous les efforts qu’ils devront faire pour satisfaire leur partenaire excisée ». Aux jeunes femmes, elle distribue des vidéos érotiques, comme une sorte de manuel où piocher idées et positions qui ouvriraient les portes de l’orgasme malgré un sexe amputé. « Après on en reparle et on voit ce qui marche et ce qui ne marche pas ! Le plaisir, ça dépend de la manière de faire… »

L’avenir porteur d’espoir 

En Afrique, près de trois millions de femmes subissent cette mutilation chaque année. Néanmoins, Fatoumata a bon espoir de voir la pratique disparaître dans sa région d’ici à la prochaine génération. Elle salue le travail d’éducation mené dans les écoles et la volonté politique des autorités. Le Sénégal a pénalisé l’excision en 1999 à la suite du lobbying intensif de femmes parlementaires. Et si la prévalence de l’excision reste élevée dans la région de Sédhiou – où elle atteint encore 43% des filles de 0 à 14 ans, les chiffres ont diminué de moitié en dix ans. « Ma mère a fait exciser ses cinq filles mais mes sœurs n’ont pas fait exciser les leurs. Et je ne leur ferai certainement pas. »

À ce jour, Fatoumata n’est pas encore mère. Par choix. Par crainte aussi. Derrière l’humour et la langue déliée, se cachent les peurs et les cicatrices intimes. Elle redoute de subir à son tour le calvaire que peut être un accouchement sur une vulve cicatricielle. « Quand mon gynécologue me dit ‘Alors Fatoumata, quand est-ce que je te vois en salle d’accouchement ?’, je pars en courant ! », raconte-t-elle en riant. Mais la féministe revendiquée n’est pas de celles qui se laissent guider leurs choix par des lois patriarcales. Ses droits ont été bafoué, alors qu’elle n’était qu’un bébé. Depuis, elle a repris le contrôle de son corps et de sa vie. Elle envisage donc des enfants avec l’homme qu’elle s’apprête à épouser. « Mais pas plus de deux ! », avertit-elle. L’heureux élu n’a qu’à bien se tenir.